Définir la notion de succès

par Vincent Vaillancourt

Dans un article précédent, nous avons vu qu’il n’était pas pertinent de demander à votre avocat s’il gagne souvent ses procès. En plus des raisons mentionnées dans cet article, cette question en cache une deuxième à laquelle il est tout aussi difficile de répondre : comment définir si on a gagné ou perdu un dossier.

On peut penser que la réponse à cette question est évidente. Pourtant, sauf dans les cas les plus simples, la notion de succès est une question de perception. Voici quelques exemples qui illustrent bien cette réalité.

Perdre et gagner en même temps

Imaginez qu’on vous réclame la somme de 30 000 $ pour des travaux qu’un entrepreneur a effectués pour vous. Au terme d’un procès, le tribunal vous condamne finalement à payer 500 $ à votre ancien entrepreneur. En ne regardant que les seules conclusions du jugement, nous pourrions dire que vous avez perdu votre dossier. En effet, les conclusions sont claires : vous avez été condamnés à payer un montant d’argent.

Est-ce vraiment une défaite ? Après tout, en y pensant bien, vous avez économisé 29 500 $. Tout n’est qu’une question de perception. Si vous êtes du type pessimiste, vous pourrez vous morfondre du résultat du jugement. Par contre, la majorité des gens auront plutôt tendance à dire que le fait de ne pas avoir à dépenser cette somme de 29 500 $ est un succès retentissant qu’ils célébreront en conséquence.

Gagner en perdant

Maintenant, imaginez qu’un autre entrepreneur vous réclame la somme de 100 000 $. Selon ses dires, vous lui devez ce montant à la suite d’un contrat de construction long et complexe qui a été modifié à plusieurs reprises durant les travaux. Vous ignorez la mise en demeure qu’il vous adresse de même que la demande devant les tribunaux. En conséquence, un jugement par défaut est rendu contre vous et vous êtes condamnés à payer 100 000 $ à l’entrepreneur.

Votre réflexe sera peut-être de dire qu’il n’y a pas de doute dans cette situation : vous avez bel et bien perdu. Pire encore, vous n’avez même pas tenté de vous défendre. Une discussion avec votre gestionnaire de projet et votre comptable pourrait peut-être vous faire voir un autre côté de la médaille.

Comme le projet était complexe, plusieurs éléments du contrat initial ont été abandonnés en cours de route. Vous avez droit à un rabais pour ces éléments. Parallèlement, des imprévus sont survenus durant l’exécution du contrat et de nombreux travaux supplémentaires ont été commandés. En fin de compte, vous êtes d’avis que la valeur totale des travaux effectués par l’entrepreneur est de 150 000 $. Quelle n’est pas votre surprise quand vous constatez qu’on vous réclame « seulement » 100 000 $ !

Évidemment, vous avez préféré demeurer silencieux pour éviter d’attirer les soupçons. N’importe qui d’autre aurait été atterré de lire un jugement par défaut les condamnant à payer 100 000 $. Pour votre part, vous savez que la réalité n’est pas toujours ce qu’elle paraît être. Loin d’être déçus du résultat, vous en êtes très satisfaits. Lorsque vous avez reçu le jugement, vous avez sabré le champagne pour célébrer cette victoire qui vous a permis d’économiser 50 000 $. En toute discrétion, évidemment.

Une victoire au goût amer

Finalement, imaginez que vous avez finalement trouvé la maison de vos rêves. Votre offre d’achat est acceptée et vous prenez rendez-vous chez le notaire pour la signature de l’acte de vente. À votre grande surprise, votre notaire vous apprend que le vendeur a changé d’idée et refuse de respecter son offre d’achat.

Pour ne pas perdre la maison de vos rêves, vous intentez une action en passation de titres. Après un court procès, le tribunal vous donne raison. Le jugement vous déclare propriétaires de la maison.

« Quelle victoire éclatante ! » vous dites-vous à la lecture du jugement. Après avoir obtenu les clés du vendeur, vous êtes déterminés à célébrer l’occasion. Cependant, le rêve tourne au cauchemar. Après quelques semaines, vous vous rendez compte que la maison est affectée de vices cachés sérieux. Puisqu’elle appartenait à une succession, elle a été vendue sans garantie légale. Vous n’avez donc aucun recours contre qui que ce soit. Si vous aviez su que c’était le prix de la victoire, vous auriez préféré perdre.

Une question de perception

Comme on peut le voir, il n’est pas toujours facile de déterminer qui est le gagnant et qui est le perdant dans un dossier. En se fiant uniquement aux conclusions des jugements des trois exemples précédents, un lecteur resterait sans doute avec l’impression que les deux premiers jugements constituent des échecs tandis que le dernier constitue une victoire.

Toutefois, pour les personnes impliquées dans chacun de ces exemples, le jugement ne raconte qu’une partie de l’histoire. Si vous leur demandez quel a été le résultat de leur dossier, ils vous répondront qu’ils ont gagné dans les deux premiers cas et perdu dans le dernier. Comme quoi la victoire est une notion très subjective !